Chapitre 1 - 845 pas Populaire

 

845 pas. Dans trois secondes exactement elle tournerait sur la droite. La chaleur du sas lui confirma ce qu’elle savait déjà : elle allait en baver !

8 jours, 3 heures et 45 minutes. Elle devrait s’en souvenir…

Une odeur de brioche sortait d’un vasistas entrouvert, un merle perçait la nuit d’un concerto en hormone majeur. Le jour se lèverait dans exactement 42 mn et 03 secondes.

A ce moment-là plus rien d’autre n’aurait d’importance.
Le soleil passerait par-dessus la barrière de l’infini et la lumière fuserait d’un jet au travers des immeubles délabrés. Brûlante.
S’en serait alors terminé.
Elle pourrait retourner chez elle. Petite chose tremblante au cœur du grand orchestre de la vie.
Retrouver l’autre et l’odeur aigre du lit défait. S’en serait fini…
438 pas, une volée d’escaliers et puis l’ascenseur. Déjà la chaleur.
Elle compta les boutons, les yeux obstinément fermés puis, appuya sur l’avant dernier de la liste, tout en haut.
12 pas à droite, 3 sur la gauche. La porte…
 
 
Martial Doberman, chef légiste de l’institut médico-légal de Lyon se grattait l’aine consciencieusement.
Quelques secondes sans la fraîcheur de la salle de dissection et déjà, il ruisselait d’une mauvaise sueur.
Sa nervosité naturelle, ajoutée au stress d’un métier peu réjouissant, avait recouvert son corps d’un psoriasis purulent qui avait élu domicile dans les recoins les plus humides de son intimité.
La chaleur ne lui laissait aucun répit. Chaque frottement de son pantalon était une torture.
Il récupéra une petite poche de glace dans un congélateur qu’il posa délicatement sur les parties enflammées.
Plus de 19 Heures qu’il n’avait pas quitté les locaux ! Il était éreinté…
Les ambulances ne cessaient de se succéder.
La vague de chaleur qui sévissait sur la ville apportait des cadavres à la pelle.
Tout d’abord les vieux, abandonnés au fond des HLM, putréfiés, finissant leur triste course sur la moustache gluante de leur chat.
Puis, les femmes des ombrageux, castagnées à mort lorsqu’elles ne servaient pas le guacamole assez vite. Violence proportionnelle à la quantité de canettes de bière vides accumulées sur les paliers, sensées rafraîchir l’unique neurone habité du cerveau de leurs hommes.
Parfois un règlement de compte ou un meurtre crapuleux. Parfois…
Des enfants aussi, dont le seul crime avait été de se trouver au mauvais moment au mauvais endroit, cueillis par la fureur d’un géniteur en mal d’autorité.
Il arrivait aussi qu’il fût juste l’heure de tirer sa révérence.
80% des meurtres étaient perpétrés dans l’enceinte familiale. Martial Doberman ne prenait pas cette statistique à la légère. Il ne fermait jamais les portes de sa maison et se tenait prêt. A dégager…
L’odeur de la morgue atteignait des pics insoutenables.
Avant de ranger tout ce petit monde bien au frais dans des tiroirs, il devait sortir les corps des sacs en plastique, les déposer sur la table de dissection, les ouvrir d’un geste précis du plexus au pubis, peser leurs organes, identifier les causes de la mort…
Cela suffisait pour incruster l’espace d’une puanteur déprimante.
Il se fit couler un café très fort, y ajouta quatre sucres qu’il remua avec une petite cuillère en forme de phalange.
Sourire de l’insoutenable lui permettait de résister à la morosité ambiante.
Il connaissait peu d’assistants guillerets et les rares qu’il rencontrait changeaient de services plus vite que leur ombre. Une adolescente défoncée à coup de marteau ou un bébé récupéré dans une poubelle et c’en était fini de leur bel optimisme de série télé.
Il ne lui restait donc que les ténébreux silencieux dont il préférait ne pas suivre les diverses allées et venues à toute heure dans la solitude de la morgue.
Ne pas savoir, ne pas voir, résister…
Mais il en fallait plus pour entamer l’optimisme naturel de l’homme.
Son corps exultant son mal-être par tous les pores de sa peau, cette affaire-là était donc réglée. Il entendait bien user de tout l’espace restant de sa vie pour en profiter pleinement.
En plus d’être un médecin légiste hors pair, Martial Doberman aimait à se retrouver sur les scènes de crimes et parfois, même, à participer activement aux enquêtes.
Son sens du détail le classait comme une ressource sûre du département de police qui ne manquait jamais d’avoir largement recours à ses services. Il était de tous les fronts. Ce qui expliquait son état de fatigue récurrent et les poussées diaboliques du psoriasis inguérissable qui lui pourrissait l’existence.
Justement, ce jour-là, le 35 lui posait problème.
Le corps était arrivé à 8 heures du matin.
Il s’agissait d’un homme de race caucasienne d’environ 30 ans.
Le plus surprenant ne résidait pas dans la beauté translucide qui semblait s’être posée comme une grâce divine sur ses traits, mais plutôt dans le contenu de ses poches et la cause de son décès.
Il devait en avoir le cœur net !
Il enquilla un deuxième expresso puis réintégra la fraîcheur de la salle de dissection.
 

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Chapitre 1 - 845 pas 2012-05-04 07:54:02 marecal
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Critique de marecal    04 mai 2012
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bon debut

j’adhère très bon début, accrocheur etc... vraiment bien simpa !!!

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Chapitre 1 - 845 pas 2012-05-03 21:13:41 Marecal Jennifer
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Critique de Marecal Jennifer    03 mai 2012
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jedy

Je me permettrai d'émettre une critique seulement lorsque je rédigerai moi-même un essai!

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Chapitre 1 - 845 pas 2012-04-14 13:28:41 saint cyr
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4.4
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Critique de saint cyr    14 avril 2012
Récemment mis à jour: 20 avril 2012
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juste un os

"...castagnées à mort lorsqu'elles ne servaient pas le guacamole assez vite..."
ma réaction immédiate, émergeant sûrement d'un inconscient collectif, et que d'autres auront peut-être,a été d'associer "guacamole" et "mexicain". Association qui me mit mal à l'aise parce qu'elle relie, du coup, acte violent et profil "étranger" identifiable. Le fait de remplacer le guacamole par un plat moins "typique", s'il en est , enlèverait cette ambigüité.
Pour le reste: critique positive (voire notation)

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