chapitre 3 - Mansarde Populaire

Lyon 5ème, 7 rue des Macchabées, un homme étendu sur un matelas, habillé, chaussé : Martial Doberman.

Lyon 5ème, 7 rue des Macchabées, un homme étendu sur un matelas, habillé, chaussé : Martial Doberman.

Hier, en rentrant dans sa mansarde, il avait juste eu le temps de scotcher les photocopies des annotations du carnet qu’il avait relevées : sur le frigo, sur l’écran de télévision, sur l’étagère du coin salle de bain et sur sa lampe de chevet ; puis s’était affalé sur son lit, mort de fatigue. Effervescence en suspens, les bulles éclateraient dans l’espace inter-synaptique plus tard, M.Doberman avait besoin de DORMIR... Dormir...dor-mir.

Passe le jour, vienne la nuit…

d-o-r-m-i-r.

Le lendemain matin, Martial se sentait reposé et savourait son petit-déjeuner, assis face à son frigo, les yeux rivés sur le poème d’Apollinaire. Parfois, il s’engouffrait dans un dédale de questionnements, ce qui entraînait quelque apnée masticatoire.

- Pourquoi ce poème ? La Seine, un fleuve, un pont ? Cette femme repêchée à Paris, une coïncidence ?

- Pourquoi avoir occulté une partie des vers « Faut-il qu’il m’en souvienne », « sonne l’heure », était-ce pour n’écrire que l’essentiel, ou au contraire le masquer….. « Nos amours … la joie après la peine…vienne la nuit … les jours s’en vont… »

A ce stade, Martial ne mâchait plus….il ruminait. Il alla s’asperger d’eau, à peine tiède, afin d’apaiser son corps agressé par la chaleur ambiante (30°C à 7h) et par sa température dermique, en pleine jubilation psoriasique.

- Comment un homme de 30 ans, de type caucasien, s’est retrouvé dans un frigo du 7ème, à Lyon, sans blessure apparente ? Son arrêt cardiaque a été provoqué par une substance, ingérée, inhalée ou inoculée…

Doberman n’en démordait pas et le laboratoire le lui préciserait.

- « On » l’a mis au frais en attendant de le faire disparaître. Etait-il SDF, sans-papiers, d’où le « où dormir », ou a-t-on vidé ses poches…mais pourquoi avoir laissé le carnet ?

- Et si « On » était en fait, LE GUETTEUR, qui aurait pu glisser le carnet dans la poche du n°35, comme carte de visite accompagnant la livraison du paquet.

Martial se brossait les dents avec énergie, il avançait à grand pas, de multiples pistes s’ouvraient à lui, il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire d’autosatisfaction dans la glace. Il s’amusait même à faire rouler l’eau dans sa bouche en se délectant du bruit et de la sensation que cela procurait à ses parois buccales. Puis, il stoppa net : immobile, tel un hamster, les joues gorgées d’eau, le regard fixe, droit sur le miroir, ou plutôt sur le reflet de la feuille qu’il avait scotchée sur l’étagère, l’avant-veille.

71410, il pouvait lire 71410….. le rétrograde de 01417…

-Par Toutnarcis ! -jura-t-il- et si le nombre ne pouvait révéler son mystère qu’en se reflétant dans l’onde !

Plus une minute à perdre, il se rinça la bouche, en oublia son rituel curatif, alluma l’ordinateur, étala sur la table crayons, feuilles blanches, et se mit au travail. Au feutre rouge, il écrivit un indice sur chaque feuille ; indices, que d’ailleurs « le guetteur » avait pu ajouter à côté du poème noté par le « caucasien ». Le relevé d’empreintes digitales et l’étude graphologique le confirmeraient ou non.

Il divisa la première feuille en deux : 01417 d’un côté, 71 410 de l’autre. Certes, les 2 nombres pouvaient correspondre à un code d’accès à un coffre, ou à un matricule, mais par conscience professionnelle il alla surfer sur internet pour diversifier ses sources.

01417

Code INSEE de Thézillieu, commune de 300 habitants dans l’Ain

71410

Code postal de Sanvignes-les-mines , commune de 4 370 habitants en Saône et Loire Code OKATO de Tobolsk , ville russe de 100 000 habitants située à la confluence des rivières Tobol et Irtych, en Sibérie occidentale. En enchaînant les deux nombres : 0141771410, apparaissait un numéro de téléphone de Paris ou sa région mais, visiblement, l’abonné(e) était sur liste rouge.

Sur la deuxième feuille, il titra : LENA

Entre le fleuve russe de Sibérie orientale et le prénom d’origine grecque ou scandinave…, rien qui ne fit vraiment mouche. Il relia le prénom, par d’indécis pointillés, à « prise de la Seine ? »

-Et d’ailleurs ? Cette femme ? Suicide, homicide ?

-Un amour brisé, un amour caché, gâché, un amour de contrebande, une compensation affective, une complice, une Mata Hari démasquée, une danseuse de lambada, une prostituée trop ou pas assez zélée, une Parisienne lambda, une oubliée… ? De l’alpha à l’oméga, Martial s’enflammait à décliner les improbables identités de l’Ondine mystérieuse. Pour le moment, le n° 48 était trop détrempé pour s’en occuper et Martial l’avait mis à sécher à la morgue jusqu’au lendemain.

3ème feuille : L E G U E T T E U R

Doberman s’en frottait les mains : -A nous deux mon gaillard, …ma poche ! J’ai oublié ma poche ! Il avait oublié sa poche !

Et oui ! Pendant qu’il tapotait sur son clavier, gribouillait, raturait, traçait des flèches entre les chiffres et les mots, il n’avait pas senti la lente montée « anacrousique » de la crise, qui arrivait là, à son point culminant, le climax de l’insupportable, ouvrant une brèche béante dans la conscience de ses perceptions, jusqu’alors détournée et inhibée par ses investigations. Il se précipita sur le frigo, pris une poche au congel, l’enfouit dans son pantalon……………….désinence, l’effet fut immédiat. Comme certains hommes, pour accompagner la sensation d’apaisement…, il prit la bouteille de lait qu’il but goulument, au goulot. Incident clos.

L E G U E T T E U R -Plusieurs hypothèses :

-Il s’agit : du meurtrier / du « caucasien » / d’une tierce personne

- Le carnet était à lui / il l’avait juste annoté / il l’ignorait

Puis il surfa de nouveau : - Le guetteur de l’eau du « Seigneur des anneaux », le guetteur de la flotte, le guetteur de la nuit, le Logis du Guetteur, « Le guetteur mélancolique »

d’Apollinaire …

…Tiens, encore lui, il faudra que je demande à Mme Neuerelsohn si elle connaît ce recueil, elle n'a jamais brillé dans la rédaction des rapports d’autopsie mais adore la poésie. ….le guetteur des cités, dit parfois le « chouf », « Le Guetteur »film policier avec Daniel Auteuil et Mathieu Kassovitz…. Les associations n’en finissaient plus, et toutes pouvaient être reliées au poème. Martial se sentait comme prisonnier de la toile du web, et à trop naviguer, de guetteur en guetteur, de lien en lien, il ne voyait toujours pas poindre d’horizon net. Certes, il avait pu dériver dans des voies qui s’avèreraient stériles, mais il ne fallait négliger aucune piste. Il décida d’arrêter là ses recherches. De toute façon, il lui faudrait attendre les résultats des diverses analyses avant d’affiner son enquête personnelle et peut-être que dans les prochains jours, quelqu’un pouvant identifier le n°35 ou le n°48 se manifesterait.

Pour se détendre, il trouva judicieux d’aller louer le DVD du film « Le Guetteur », espérant un déclic. Il se rendit au vidéo-club de la rue Vide Bourse, à 200m environ, rue qu’il connaissait bien pour avoir renoncé à y prendre un studio ; l’association : Martial Doberman, Médecin légiste, 5 rue Vide Bourse, avait heurté sa sensibilité. Il visionna le film pendant 1h29, en mangeant un sandwich dont les miettes auréolèrent de quelques taches translucides, les feuilles étalées sur la table, onction impromptue de son labeur. Il nota une phrase du film, prononcée par le commissaire Matteï, qui lui fit écho :

« ça prendra le temps qu’il faudra mais je finirai bien par savoir qui tu es »

Demain, il lui fallait retourner travailler de bonne heure à la "boutique", il alla se coucher, éteignit sa lampe de chevet.

- « OU DORMIR » -marmonna-t-il encore - j’ai oublié de noter « Où Dormir », ou-bli-é « où dor-mir », dor-mir…d-o-r-m-i-r…

                                                                                             Passe la nuit.

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